
« Le mouvement doit être une prière. » Mikhaïl Ryabko
« L’Esprit Saint enseigne la vraie prière. Nul, avant d’avoir reçu l’Esprit Saint, ne peut prier d’une manière vraiment agréable à Dieu. » Théophane Le Reclu
Lors de mon premier voyage à Toronto, en 2012, le christianisme orthodoxe, dans le dojo de Vladimir Vasiliev était omniprésent : croix, icônes etc. Même si j’avais été prévenu du lien que le Systema entretenait avec cette religion, je ne l’avais jusqu’alors jamais constaté personnellement. J’ai posé lors de ce séjour plusieurs questions sur ce lien mais n’ai obtenu que des réponses retenues ou évasives. J’ai alors supposé que cette retenue était due à une sorte de pudeur envers des questions peut-être trop intimes.
Dans tous les cas, une chose m’est apparue clairement : si je voulais comprendre ce lien il allait falloir combiner 2 choses : étudier le christianisme orthodoxe dans les textes et/ou auprès de personnes enclines à me le partager ET traquer les traces de l’orthodoxie dans l’enseignement du Systema.
C’est ce que je fais depuis maintenant plus de 10 ans.
J’ai commencé par des livres plutôt généralistes en français avec des auteurs comme Jean-Yves Leloup ou encore Alphonse et Rachel Goettmann, puis plus pointus comme Michel Laroche. J’ai lu des textes anciens, notamment L’art de la prière d’Higoumène CHARITON de Valamo ainsi que certains écrits des Pères du Désert.
J’ai aussi fréquenté un monastère orthodoxe pas loin de là où j’habitais pour recevoir des enseignements vivants.
Ma conviction était que je ne pourrais comprendre complètement la pratique du Systema sans expérimenter ce versant.
La première chose qui m’a attrapé sur ce sujet était ce rapport entre mouvement et prière que j’avais lu dans un interview de Mikhail Ryabko. Le mouvement doit être une prière. Il ne l’est pas en soi. Il nous appartient de le rendre semblable à une prière. Cette proposition m’a longtemps intriguée. Pour la rendre concrète il a fallu que je m’intéresse à ce que pouvait être un prière pour celui qui en parlait…
Qu’est-ce que prier pour un chrétien orthodoxe ?
Ayant longtemps pratiqué la méditation, j’ai eu tendance à sous-estimer la question de la prière en la rabattant sur celle de la méditation. J’en ai pris conscience à partir d’un moment assez mémorable – et drôle en vrai…
Un jour d’entraînement matinal à Moscou en 2020, Vladimir Zaikowsky me coupe pour me demander : tu as pratiqué la méditation non ? Je lui réponds que oui et il me pose alors cette question qui me fait sourire dès sa formulation : tu sais ce que c’est la différence entre la prière et la méditation ? Je réponds que non, suite à quoi il renchérit : la méditation c’est la prière de ceux qui n’ont pas trouvé Dieu.
Bon, j’accepte le tacle direct. Ça me fait même franchement rire et en plus c’est pas faux en ce qui me concerne. On peut pas dire qu’à ce moment là la question d’un entretien spirituel avec un tiers – Dieu ou esprit – soit particulièrement vivante en moi.
A partir de ce moment là, les pièces du puzzle ont commencé à s’imbriquer. C’est qu’il me fallait un lien entre les textes mystique et une expérience concrète, j’avais besoin de sentir, palper, expérimenter ! J’ai depuis régulièrement fréquenté l’enseignement de Vladimir Zaikowsky qui était celui qui formulait, pour peu que l’on s’y intéresse, les liens les plus clairs et les plus vivants entre pratique incarnée et mystique.
Dans cette petite enquête, il était d’ailleurs toujours joyeux et étonnant de retrouver l’écho du vocabulaire choisi par Vladimir dans tel ou tel texte ancien.
Je crois que la porte d’entrée la plus claire sur ce sujet est la question des tensions et de la dichotomie posée entre force/puissance. Pour que le mouvement devienne prière, la première chose à réaliser est de le vider de toute tension. « Tension is evil ! » disait Mikhaïl. Si Dieu ne m’est pas palpable, les tensions dans mon corps, elles, le sont ! Commençons par ça !
« Une contraction dans une partie du corps est donc toujours un blocage sur le Chemin intérieur, car elle traduit en fait une distorsion de la personnalité toute entière, une crispation du moi sur ses positions acquises ou une volonté inconsciente de s’affirmer contre toutes les peurs et insécurités. (…) Un rien peut plonger certains dans les tensions les plus tenaces : obsession, désir inassouvi, ressentiment, contrariété. (…) Chacun se fixe sur le poison qui le est le plus particulier. Mais quelle que soit cette tension, même la moindre, elle affecte l’homme tout entier et empêche la transformation de s’accomplir. « Peu importe, dit Jean de la Croix, si c’est un fil de soie ou une grosse corde qui retient la patte de l’oiseau, puisqu’il rend son envol impossible… ». »1
Libérer le corps de tensions devient un chemin de transformation.
Si j’ai commencé dans mes premières années par tenter de me relâcher dès qu’une tension devenait palpable, la limite de cette pratique m’est peu à peu apparue. C’est d’ailleurs une citation d’un des fondateur du Contact Improvisation qui m’a mis la puce à l’oreille : « Tension mask sensation. »2
Là où relâcher les tensions une par une me mettait dans un tonus bas et une sorte de mollesse incompatible avec l’action (voire des affects tristes), passer par la joie de ressentir a été une sorte de vent frais !
« Recevoir une sensation à l’état pur, sans l’intercepter, opère une déconnexion immédiate des centres nerveux et met l’âme et le corps en silence. (…) Résurgence scientifique de vieilles mais formidables intuitions des Pères du Désert, qui sont arrivés par le silence de l’âme et du corps à cette « inviolable tranquillité du cœur » et à une « souveraine liberté » (Jean Cassien). Aussi faut-il « tout sentir en Dieu » si l’on veut accéder à « la connaissance de la vie immortelle » (Saint Isaac le syrien), « seuls le cadavres ne sentent rien » précise saint Syméon le Nouveau Théologien »3.
La direction globale de ce chemin était d’ailleurs donnée par cette cocasse invitation à se libérer de « cette grande tension que tu appelles toi »4. Que reste t’il quand je relâche cette grande tension que j’appelle Loïc ? Pour avancer dans cette direction, un exercice proposé par Vladimir Zaikowsky pour répondre à la question de qu’est-ce qu’une bonne posture ? est intéressant.
Contrairement au fait d’aborder la posture depuis un point de vue extérieur (se tenir droit etc) il suggérait de se tenir debout en laissant émerger la curiosité sensible aux différents espace. Qu’est-ce que je sens de l’environnement en arrière de moi ? Et de laisser ma posture s’adapter à cette curiosité sensible. Puis l’espace à ma droite, à ma gauche, face à moi, sous moi, au dessus de moi et enfin à la globalité de ce qui m’environne. Et de laisser ma posture physique évoluer au gré de ces curiosités sensibles. Ma posture n’est plus un repère physique et normatif mais bien ce depuis quoi je sens ! Une « bonne posture » est celle qui me permet de sentir avec de plus en plus de subtilité ce qui m’entoure !
Petit à petit, par l’emphase mis à sentir, certaines tensions vont s’effacer, mais par effet secondaire. Cet effacement n’est pas visé en premier. Il est second. Ce qui est premier c’est sentir !
Ainsi peut-on passer du « Connais-toi toi-même », credo officiel du Systema Ryabko à « Oublie-toi toi-même » et accéder aux enseignements arides des Pères : « Celui qui ne s’oublie pas lui-même ne saurait s’approcher de Celui qui est au dessus de lui ; s’il ne sait point d’abord immoler ce qu’il est, il ne peut devenir ce qu’il n’est pas »5
« Le cœur spirituel s’éveille quand je m’efface »6.
Ce renversement de perspective (du relâchement au sentir) m’a permis de comprendre intellectuellement et par le corps la distinction entre force et puissance qui est un des apports majeur des clarifications conceptuelles de Vladimir.
A voir dans le prochain article !
1Alphonse et Rachel Goettmann, Initiation à la méditation, l’au-delà au fond de nous-mêmes, Dervy Poche, P 96
2Steve Paxton
3Alphonse et Rachel Goettmann, Initiation à la méditation, l’au-delà au fond de nous-mêmes, Dervy Poche, P 99
4Zaikowsky, notes personnelles
5Saint Grégoire le Grand in Michel Laroche, La voie du silence dans la tradition des Pères du Désert, Albin Michel, P 84
6Vladimir Zaikowsky, entretien privé
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