T’as sûrement remarqué les panneaux ou autres affiches qui trônent dans la plupart des dojos où sont égrainés quelques concepts censés régir la pratique : Respect, Honneur, Politesse et tutti quanti. Tu te rappelles sans doute aussi de David Douillet et de Bernadette avec leurs histoires de pièces jaunes censées financer les hôpitaux (oui oui, au même moment où le mari de Bernadette continuait d’en sabrer les financements publics).

Dans le contexte dans lequel j’évolue, celui des arts martiaux, la question éthique est largement recouverte par des principes moraux facilement mémorisables, hérités pour grande part du contexte militaire dont ils sont issus. J’imagine que ce sont ces mêmes principes qui naturellement guident ceux qui passent d’élève à prof. Je dis j’imagine parce que en vrai la discussion sur l’éthique de la transmission est rarement explicite… Que se soit entre pairs ou lors de mes formations (CQP, BPJEPS etc) le peu de fois où j’ai entendu parler du rôle de prof c’était pour parler de péda. Mais d’une éthique de la péda, ça… rarement. Allez, une ou deux fois j’ai entendu qu’il fallait pas mêler transmission et séduction, qu’un prof devait pas abuser de son autorité (comme s’il suffisait de le dire pour que ça arrive) qu’un prof devait pas coucher avec ses élèves (comme si les rapports de pouvoir et de séduction se cantonnaient à coucher avec). Pour le reste bah oui, Respect, Politesse, Hygiène : des gros mots qui mettent tout le monde d’accord et qui clôturent le débat.
Comme tous les principes moraux d’ailleurs ! Parce que ce qui caractérise la morale c’est bien ça : des grands principes, des grandes lignes bien droites et bien simples qui évitent de se poser des questions. L’éthique est moins confiante, moins prétentieuse. Plus précautionneuse aussi. Elle sait bien qu’il est facile de se planquer derrière de grands principes. Qu’on ne pourra jamais se prémunir des angles mort. Que chaque situation demande un ajustement précautionneux. Que plein de fois je risque de merder. À ce titre j’aime bien la définition de l’éthique de l’Entraînement Mental que m’ont confié des ami.es : « être le moins salaud possible ».
Alors cette série d’article se propose de creuser quelques pistes sur les manières d’être le moins salaud possible dans les espaces de transmission.
La première de ces pistes part d’une sorte de mantra que j’ai trouvé pour esquiver mes propres problématiques de « bon élève » – genre préoccupé par tout bien faire. J’avais besoin de quelque chose qui m’aide à traverser les phases de désorientation qui caractérisent tout nouvel apprentissage. Quelque chose pour oser faire des erreurs, y aller quand même, même si j’étais pas sûr d’être parfait. Un jour est venue cette phrase : « Jamais perdu, jamais acquis, toujours à peaufiner -à l’infini ! ».
Je me rendais compte que je savais toujours déjà un peu de quoi on parlait, que tout nouvel apprentissage n’était pas radicalement neuf, qu’il tissait avec des choses que je savais déjà faire. Ça, ça permet la confiance. Je suis jamais totalement largué. Ça m’évite la phrase « j’y comprends rien» qui trotte souvent dans ma tête pour éviter de me lancer dans l’inconnu.
En revanche le côté jamais acquis me rappelle de ne pas m’endormir sur mes lauriers. M’évite le deuxième piège de la pratique : me croire arrivé quelque part. Croire savoir. M’arrêter d’apprendre. Ça y est j’ai fini, je sais, je peux maintenant passer à la deuxième phase : transmettre aux autres le fruit de l’apprentissage, I am the master. Je sais pas bien pourquoi mais j’ai toujours trouvé que cette posture était une arnaque (en plus d’être ridicule). Au mieux c’est triste : fin de l’apprentissage, on tire le rideau, t’imagines !? Au pire c’est le début d’une dérive d’autorité – t’sais, le prof qui sait, qui sait d’ailleurs même ptet mieux que toi ce que tu penses et ce que tu ressens et qui donc, t’apprends, toi qui ne sais pas, en oubliant que l’enjeu majeur c’est ptet de te filer un peu d’autonomie dans ce processus…
Donc pour un.e prof, déjà, ça : c’est jamais fini ! Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que même ce que je considère comme des bases continuent de s’approfondir, méritent mon implication, mon application. Même marcher, ou juste lever un bras continuent de me rendre curieux.se ! Et ça a une implication majeure si on pousse un peu le truc : je ne peux pas dire que c’est juste, ni que c’est faux.
Allez je te la remets parce qu’elle est méga importante pour moi celle-là : je ne peux pas dire que c’est juste, ni que c’est faux ! Je peux pas dire à un.e élève oui c’est bon, non c’est pas bon, comme on distribue des bon points. Au mieux je peux confirmer une bonne direction de travail.
Pourquoi ? Ben parce que l’apprentissage a déjà commencé et ne s’arrête jamais, c’est une spirale qui s’approfondit, pas une courbe évolutive, encore moins une ligne droite, une spirale qui repasse par des points par lesquels je suis déjà passé mais qui sont pourtant toujours un peu différents.
Ça ça a un effet majeur pour l’apprenant.e. Puisque je ne dis ni que c’est juste ni que c’est faux, en tant que prof, ça sabre la nécessité de bien faire et ça la remplace par celle, éminemment subjective et responsabilisante de se mettre en travail. En tant que prof rien à dire d’autre que des directions dans lesquelles on peut se mettre en travail.
Et je dis on parce que devine quoi ? Ben le prof aussi est censé se mettre en travail ! Et c’est même ça qui est le plus important ! Que pour l’enseignant.e se rejoue le geste de mettre en jeu son apprentissage au moment même où iel transmet !
Il y a un joli concept que j’emprunte (et tord par la même occasion) issu du milieu du Contact Impro* qui est celui d’encompagner. Étymologiquement dire encompagner plutôt qu’accompagner, utiliser en- plutôt que a- ça suggère l’interiorité d’un processus plutôt qu’une direction. « L’idée commune à toutes les formations préfixées par en- est celle d’un mouvement vers l’intérieur (…) a- signifie l’atteinte » puis compagner, compagnon c’est celui avec qui on partage le pain. Encompagner ça désigne donc la processus par lequel on partage le pain. Tandis que accompagner insiste sur la direction vers laquelle nous nous dirigeons.
Là où accompagner fait écho à une péda classique où la prof connait la direction et y accompagne l’autre à l’abri hors de l’eau, encompagner diffère par le fait que le.a prof partage le pain durant le chemin. Le prof est pas indemne de l’apprentissage, il y va avec, il se laisse lui aussi toucher et transformer par le processus. Et ça change radicalement la donne de soi-même partager la vulnérabilité, l’incertitude d’être en travail !
Alors déjà, en tout premier lieu au moins ça : apprendre est infini et en tant que prof j’encompagne dans cet infini !
* ce petit mot d’encompagner a été exhumé par Asaf Bachrach et Matthieu Gaudeau
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