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Pédagogie de l’improvisation #2

exposition et émerveillement

« All that you touch, you change. All that you change changes you in return. The only lasting truth is Change. God is Change.» Octavia Butler

Dans l’article précédent sur ce même sujet, j’avais conclu sur le fait que je définissais ma pratique du Systema comme une pratique d’improvisation mais que les principes classiques du Systema (les fameux 4 principes : fluidité de mouvement, posture, souffle et relaxation) ne suffisaient pas, à mon sens, à soutenir l’adaptabilité propre à l’impro. Je ne vais pas y revenir, je te laisse consulter l’article ici si tu veux rafraîchir ta mémoire.

Ici je vais tenter de définir plus précisément ce que j’appelle improvisation et en quoi cette pratique me paraît pertinente dans la pratique des arts martiaux.

Déjà j’aimerais poser la dialectique avec laquelle l’impro joue constamment dans les arts martiaux.

Pour celleux pour qui le terme dialectique fait autant sens que celui de subtilité à des politiciens américains, rappelons que dialectique signifie la mise en relation entre deux termes a priori contradictoires mais qui pourtant cohabitent. Par exemple, quand je m’entraîne, je veux à la fois aller vers de l’engagement pour me rapprocher de la réalité du combat, ce qui me pousse à plus d’intensité, de vitesse, de puissance etc. mais je veux aussi préserver mes partenaires d’entraînement, ce qui vient nuancer cet engagement. Ben ça c’est une dialectique. Je n’ai précisément pas envie de choisir entre l’un ou l’autre, les deux m’importent.

Toujours dans les arts martiaux, l’improvisation engage une telle dialectique avec la stratégie. J’ai en effet besoin de comprendre les enjeux stratégiques d’un combat, sans quoi mes qualités d’improvisation viendront buter systématiquement sur de mauvais placements, mauvais timings etc. Et disons le tout de suite. Comprendre les enjeux stratégiques est tout aussi important qu’apprendre à improviser. Là encore, je ne veux pas choisir entre l’un ou l’autre. Pourquoi ? Que peut bien m’apprendre l’improvisation que ne le ferait une routine bien construite de techniques et de game plan ?

Ben tu te rappelles, la carte n’est pas le territoire tout ça tout ça. J’ai beau avoir un plan, le monde n’est pas plat et en 2D. Il est mouvant, fluide. Sitôt qu’une action est lancée elle engendre une réaction de la part de mon partenaire. La situation change. Au mieux ça fait partie de mon plan, mais au pire ça rebat carrément les cartes et je dois recommencer à zéro. Apprendre à improviser c’est ce qui permet, précisément à ce moment là, de ne pas se retrouver le bec dans l’eau. Apprendre à improviser c’est donner de l’importance à l’imprévu. C’est apprendre à remarquer ce qui change pour pouvoir s’y adapter avec autant de subtilité. Là où tenir coûte que coûte à un plan rigidifie mon jeu, l’improvisation y redonne de la souplesse, de la fluidité.

« Dans la pratique d’un métier, par exemple, l’habileté consiste à se sensibiliser aux variations subtiles du matériau, qui peuvent échapper au novice. »1

Improviser requiert donc de moi d’être sensible. Tim Ingold parle d’exposition au monde.

« Après tout le monde n’est pas figé, mais agité et fluide. Pensez aux phénomènes météorologiques, au ciel toujours changeant, aux marées, au courant de la rivière, aux mouvements des animaux et à la croissance des plantes. Immergés dans ces flux, c’est celui qui perçoit qui doit servir le monde (…) C’est l’attention à travers l’exposition. Comme l’explique le philosophe de l’éducation Jean Masschelein l’exposition (du latin ex-positio) désigne littéralement le fait d’être écarté de sa position. Être ou devenir attentif, c’est s’exposer. En étant exposé, on ne peut plus rien prendre pour acquis. »2

En premier lieu, être attentif, c’est s’exposer. Accepter d’être altéré. Devenir vulnérable aux conditions changeantes. Chérir la part de chaos d’une situation.

A relire ces expressions on voit la part éminemment affective de ce pan de l’attention. Pour sentir, subtilement, je dois accepter cette exposition. Pas possible de rester planqué. Sans ce goût pour l’altération, je risque fort de plaquer mes fantasmes, mes représentations sur le réel. Improviser c’est en premier lieu accepter de voir mes plans foirer, ou encore de me rendre vulnérable aux imprévus.

« Pour vivre, nous devons bouger, nous lancer dans le courant du monde en train de se former. »3

Pourtant il nous faut une direction. On a parlé des enjeux stratégiques. Ici Ingold propose une distinction intéressante entre deux termes. Il oppose prédire et anticiper.

Prédire, pour lui, appartient à une logique de la certitude et de la probabilité. Littéralement je suis en mesure de pré-dire, de dire en avance ce qu’il va se passer, aussi je fixe/fige des objectifs clairs. Anticiper c’est autre chose… « Anticiper, c’est ouvrir un chemin, improviser un passage. Il s’agit de (…) voir dans l’avenir plutôt que de fixer un point d’arrivée dans le présent, de regarder où l’on va plutôt que de fixer le regard sur une destination cible. »4 Quand j’anticipe j’aspire à mais je fait de la place au monde. Il peut me rendre des comptes, m’envoyer plus ou moins me faire voir. Quand je prévois, j’écrase le futur derrière une certitude, un objectif. Lorsque le monde dépasse mes prédictions, je suis surpris voire stupéfait. Lorsque le monde dépasse mes anticipations, je suis émerveillé. Tout est dans la posture affective. Dans le rapport au monde. Est-ce que je lui laisse de la place, du jeu ?

« Une attention émerveillée est une attention qui accompagne les mouvement des choses et y réagit. Elle nous permet de correspondre avec elles. (…) La correspondance, dans ce sens, est une association avec plutôt qu’un enrôlement. »5

PrédireAnticiper
Je laisse peu de place à l’inattenduJe laisse jouer le monde
Inattendu = surprise/stupéfactionInattendu = émerveillement
Agir c’est fixer un point d’arrivéeAgir c’est improviser

Ok. On a capté ce qu’est improviser. Ses enjeux, son intérêt. Mais ça c’est du feeling pas vrai ? C’est juste en se fightant que ça va se faire ? Ben oui et non. Oui en pratiquant des sparrings (des sortes de combats plus ou moins libres), on apprend à improviser. Ok. Mais…

Mais il existe aussi des pédagogie où apprendre à improviser ne relève pas seulement des sparrings. Où les enjeux spécifiques de l’improvisation sont explicités et travaillés. Où ce qu’on taffe relève directement de compétences propre à l’impro. Comme cette disposition affective à garder un objectif tout en restant attentif à la manière de s’adapter aux changements.

Si ça t’intéresse, et avant que je n’écrive la suite d’ici quelques semaines, tu peux aller jeter un coup d’oeil du côté des stages et des formations que je propose et particulièrement « Gestes d’improvisation » avec Matthieu Gaudeau en Septembre 2026 et « Mû par l’invisible » avec Catherine Kych en Mars/Avril 2026 !

1Tim Ingold, Le passé à venir, repenser l’idée de génération, SEUIL, 2025, P 111

2Idem, P 112-113

3Idem

4Idem, P117

5Idem, P120-121

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